Turquie Europe (À méditer en profondeur)
La Turquie regarde vers l'Europe (Le monde diplomatique -juin 2008-)SI L'ON VEUT ÉVALUER le moment présent des relations entre la Turquie et l'Union européenne, il convient de nettement distinguer les paramètres «techniques », inhérents à la complexité d'un tel processus, des fac-teurs plus strictement politiques qui viennent interférer dans le cours dudit processus, voire le perturber.
Concernant le premier aspect, il s'agit pour la Turquie d'intégrer les quatre-vingt-dix mille pages de l'acquis communautaire dans son droit national. Tâche ardue que la partie turque avait probablement sous-estimée. Pour parvenir à cet objectif, trente-cinq chapitres devront graduellement être traités dans la quasi-totalité des domaines de com-pétence de l'Union. Depuis le 3 octobre 2005, date du début des pourparlers, six chapitres seulement ont été ouverts (science et recherche, politique industrielle et entreprises, statistique, contrôle financier, réseaux transeuropéens, protection de la santé et du consommateur). A l'horizon de la fin 2008, il est possible que dix soient abordés au total. Les pourparlers butent sur plusieurs types d'obstacles, dont au moins deux singulièrement problématiques
Le premier date du mois de décembre 2006. A la suite du refus de la Turquie d'appliquer aux Chypriotes grecs le même statut qu'aux ressortissants d'autres Etats européens et, conséquemment, d'ouvrir ses ports et ses aéroports aux navires et aéronefs chy-priotes grecs, le Conseil européen décida, d'une part, de geler huit des trentecinq chapitres d'adhésion et, d'autre part, qu'aucun des chapitres ouverts ne puisse être clos.
Le second est lié aux inquiétudes qu'a fait naître l'élection de M. Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Ce dernier, lors de sa campagne, outre son opposition à la perspective de l'intégration de la Turquie au sein de l'Union, avait menacé d'opposer son veto à toute ouverture de nouveaux chapitres pouparlers. En réalité il n'en fit rien, précisant toutefois qu'il ne s'y opposerait pas à la condition que ces derniers soient compatibles avec ses deux visions possibles de l'avenir: soit l'intégration, soit une association qui pren-drait la forme d'un partenariat privilégié*. Ainsi il refuse, à ce jour, l'ouverture du chapitre sur la politique économique et monétaire, qui préjugerait, selon lui, que l'adhésion soit l'unique option.
* Partenariat privilégié, ou patronat privilégié? (Croco)
LES OBSTACLES posés par certains Etats européens - France, Autriche, Chypre ... - expriment en réalité la crise existentielle de l'Union européenne, la perspective de l'adhé-sion de la Turquie renvoyant en réalité à la question du type d'union à construire. En d'autres termes, le cas de la Turquie cristallise de nombreuses questions, au nombre desquelles celles se rapportant à l'identité européenne, à ses valeurs et à ses frontières.
L'axe central qui devrait orienter la réflexion et les décisions de l'Union concernant la Turquie est bien celui de la complémentarité. La question est alors de savoir si l'Union a réellement l'ambition d'exercer une influence politique sur les régions situées à sa périphérie. Si la construction de l'Union ne se fixe pas le projet, certes ambitieux, de peser sur l'échiquier des relations internationales, on peut alors douter de la validité dudit projet. Si, malgré l'ouverture des pourparlers d'adhésion, les facteurs de blocage s'avéraient plus importants que les avancées entre les deux parties, la Turquie pourrait être amenée à renégocier les bases de ses relations avec l'Union et surtout serait poussée à une politique étrangère et de sécurité beaucoup plus autonome. Les nuisances d'une telle stratégie pourraient être considérables, en introduisant une marge supplémentaire d'imprévisibilité dans un jeu régional déjà très instable.
Refuser la perspective de l'intégration de la Turquie, c'est prendre le risque de la ren-voyer à une politique de repli nationaliste à laquelle personne n'a intérêt. Pourtant, les rebuffades de l'Union ont induit en Turquie un réel désamour. Durant des années, toutes les études d'opinion indiquaient qu'environ 65 % à 70 % de la population turque était favorable à la perspective de l'adhésion. Nous ne sommes plus dans cette équation aujourd'hui: en 2006, il n'y avait plus que 54 % d'opi-nions; en 2007, 40 % ...
INQUIETANT aussi: le fait que seulement 26 % des Turcs jugent crédible la perspective de l'adhésion. En outre, de nombreux démocrates pro-européens, maintenant leurs convictions et poursuivant leur objectif d'adhésion, expli-quent en même temps qu'ils ne considèrent pas que leur pays parviendra un jour à s'intégrer au sein de l'Union à cause des obstacles récurrents qui lui seront opposés. D'après eux, et finalement, la route est peut-être plus importante que le but, et il faut donc poursuivre inlassablement le mouvement de réformes de toutes façons profitables à la société turque.
Toutefois, en dépit de l'amertume et du désarroi éprouvés face aux politiques européennes, une forte majorité de l'électorat s'est encore portée, lors des dernières échéances, sur le parti qui semble vouloir maintenir un cours politique et économique proeuropéen. Toutefois, si le Parti de la justice et du développement (AKP) marque aujourd'hui le pas pour relancer les réformes demandées par l'Union, ce n'est probablement pas le fruit du hasard. S'il considère que son électorat devient structurellement réticent à la perspective européenne, il n'ira pas à son encontre...
Cette émergence de l' euro scepticisme ne sera peut-être que conjoncturelle, mais elle est toutefois profondément indicative des dynamiques actuelles. Le projet européen, qui a été un fédérateur identitaire très puissant, est en train de s'essouffler. Il convient donc que les dirigeants européens tiennent compte de ce paramètre et ne contribuent pas à ostraciser la Turquie. Il serait erroné d'avoir une vision linéaire et mécanique de l'avenir et d'envisager l'adhésion de la Turquie dans une Union qui ne se serait modifiée que quantitativement. Elle rentrera dans une structure communau-taire qui sera qualitativement transformée, ce qui permet de considérer que nombre de dossiers sur lesquels butent les relations turco-communautaires aujourd'hui seront dépassés ou du moins posés dans des termes radicalement différents.
D. B.
Pourparlers d'adhésion, où en est-on?
L'adhésion d'Ankara à l'Union européenne suscite, au sein de cette dernière, et notamment en France, de vives oppositions - y compris celle du président Nicolas Sarkozy. Au-delà du débat, complexe, sur l'européanité de ce pays charnière, l'enjeu n'est-il pas aussi la stabilité et de la Turquie et du Vieux Continent? Après quarante-cinq années de négociations, une rebuffade pourrait remettre en cause le modèle laïque, les réformes démocratiques en cours et, plus généralement, cette expérience originale de «démocratie musulmane» - comme on dit <<démocratie chrétienne>>.
A refuser l'entrée de quatre-vingts millions de musulmans dans l'Union, ne risque-t'on pas d'alimenter la vague islamiste?
PAR ANDREW FINKEL *
<<JE N'AI PAS ENVIE d'être membre d'un club qui accepte des gens comme moi>>, avait déclaré en guise de bou-tade l'acteur américain Groucho Marx, prêtant son nom au syn-drome consistant à se sentir indigne de l'admiration que les autres nous portent. La Turquie pourrait bien souffrir d'un malaise similaire, à en croire de récentes estimations sur le soutien de ce pays à sa propre candidature à l'Union européenne. A l'instar du renard dédaignant le raisin qu'il ne réussissait pas à cueillir, l'opinion publique se tient à l'écart -d'une chose qu'elle sait être dans son intérêt-_uniquement parce qu'elle croit la récompense en train de lui échapper.
Contrairement à d'autres membres qui ont pris la route de l'élargissement, la Turquie sent que le sort de sa candidature ne dépend pas entièrement d'elle. L'opinion publique a été fortement ébranlée par l'élection de M. Nicolas Sarkozy, qui avait fait de l'opposition à l'adhésion turque un argument de campagne. Plus récemment, le propre procureur en chef de la Cour de cassation a entamé des procédures pour interdire le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir, un geste qui pèse maintenant comme une épée de Damoclès sur la table des négociations. « Se détourner de l'Europe est un mécanisme d'autoprotection», concluait Soli Ozel, professeur de relations internationales à l'université Bilgi d'Istanbul.
• Journaliste, IstanbuL
A la fin de l'année dernière, le German Marshall Fund [basé aux Etats Unis] et la fondation italienne Compagnia di San Paolo ont publié une sorte d'avertissement contre la détérioration des relations turco-européennes et sur la nécessité de développer des stratégies de communication plus agressives. Ils montrent que le soutien à l'adhésion au sein du pays est en chute: même si près des trois quarts de la population l'ont appuyée quand Ankara et Bruxelles décidèrent, en décembre 2004, d'entamer des négociations, ce chiffre est tombé à 40%.
Une large majorité en faveur de l'adhésion
MONSIEUR MICHAEL LAKE, ancien ambassadeur de l'Union européenne en Turquie et ex--émissaire de Bruxelles à Budapest chargé de superviser les négociations pour l'intégration de la Hon-grie, en a convenu: « Les négociations sont une période stressante, il faut un consensus politique et public pour dépasser le choc. » Il ajoute néanmoins que 40 % d'opinions favorables constituaient quand même une base solide pour la reconstruction du soutien.
Sur le plan pratique, il semble peu probable qu'une Europe qui a mis quarante et un ans à faire preuve. d'hospitalité (l'accord d'Ankara envisageant pour la première fois l'égilibilité de la Turquie à la Communauté économique européenne fut signé en 1963) décide à la légère de couper l'herbe sous les pieds de la Turquie. Le moulin de la politique européenne tourne lentement, et a priori dans une seule direction. Si l'Europe faisait volte-face de façon aussi spectaculaire, cela aurait des conséquences que des Européens avisés devraient envisager avec soin. La décision de négocier avec la Turquie équivaut d'abord à reconnaître que le fait de laisser ce pays aller à la dérive, ou simplement en dehors des organismes politiques de la sécu-rité européenne, est un jeu perdant-perdant.
Selon une autre étude, réalisée en octobre 2007, une Grosse majorité des classes moyennes turques - 57 % - est en faveur de l'adhésion. Un pourcentage légèrement plus élevé croyait aussi que le processus de réforme entrepris par le pays pour se qualifier à la candidature était fortement dans son intérêt et dans celui de ses pairs. Pourtant, la population a perçu l'Europe à travers le prisme d'une politique turque de plus en plus polarisée, si l'on en croit Hakan Yilmaz, qui a dirigé l'étude pour l'université du Bosphore d'Istanbul conjointement avec l'Open Society Institute (OSI) (1) en Turquie. Le sentiment est que l'Union européenne renforce le contrôle du parti AKP au pouvoir, au grand désespoir de l'élite laïque du pays. Plus le niveau social est élevé, plus le soutien à l'Europe a chuté.
Le professeur Yilmaz avance aussi l'hypothèse que, si Bruxelles offrait une adhésion à la Turquie, nombre de <<non>> se transformeraient en <<oui>>. Fait significatif, pas moins de 85 % des personnes interrogées ne voyaient aucune contradiction entre les valeurs religieuses et nationales et celles considérées comme <<européennes>>. Cette conclusion peut être une surprise pour ces fractions de la population européenne qui préfèrent considérer la Turquie comme un défi à leur civilisation tout entière. « Trop grande, trop pauvre et trop musulmane», disent parfois les conservateurs européens, mais même certains secteurs de la gauche européenne voient la Turquie comme un défi à relever. «Moderniser un pays islamique basé sur les valeurs communes de l'Europe serait une grande victoire de celle-ci dans, la guerre contre le terrorisme», a déclaré en son temps l'ancien ministre allemand des affaires étrangères Joschka Fischer.
Les Turcs voient du paterna-lisme dans ces tentatives de les décrire comme cette nation musulmane sage. Ils se perçoivent déjà comme un élément impor-tant de la zone économique euro-péenne. A dire vrai, nombre d'en-tre eux se soucient moins d'être membres à part entière que des récompenses immédiates résul-tant d'une simple candidature. Les investissements directs étrangers, négligeables avant les pourparlers d'adhésion, ont connu une hausse phénoménale, dépassant 20 mil-liards de dollars en 2007.
Plus la croissance écono-mique turque sera forte, plus sa demande de biens et de services européens sera importante. Actuellement, la Turquie a la consommation de la Belgique, avec une population qui dépas-sera celle de l'Allemagne dans les quinze prochaines années. Réflé-chissez-y, disent les Turcs à leurs amis européens: c'est gagnant-gagnant. Quoi qu'ils en disent en privé, pas un seul groupe d'intérêt en Turquie - et cela inclut l'armée - n'est prêt à assumer la responsabilité historique d'une rupture des négociations.
Quarante-cinq ans de flirt par intermittence
C'est un rude choc pour nombre d'Européens, très cri-tiques face à la tyrannie de Bruxelles, que, aux yeux de nom-breux Turcs, l'adhésion à l'Union soit perçue comme la promesse d'une meilleure gestion. Le projet d'adhésion a permis à Ankara d'accélérer son programme de démocratisation et de réforme, une réussite reconnue dans l'étude du professeur Yilmaz. Une différence culturelle entre les Turcs et les Européens réside peut-être dans le fait que les premiers saisissent le changement que l'adhésion à l'Union européenne leur imposera. Des fractions de l'opinion publique européenne sont préoccupées : la Turquie pourrait être l'unique cas d'un pays adhérent aussi capable de transformer les institutions européennes que d'être absorbé par elles.
Si, pour beaucoup de Turcs, l'Europe a le visage d'un avenir prévisible, une Turquie privée de ce point d'ancrage stable pourrait aller à la dérive. L'éloignement progressif a déjà eu pour conséquence une poussée de nationalisme et un sentiment croissant d'isolement. Avec le recul des perspectives d'adhésion à l'Union européenne, les logiques politiques du pays ont commencé à dériver. «Ce n'est pas tant que l'Union européenne perde son soutien en Turquie, mais plutôt que les Turcs perdent l'espoir d'être un jour acceptés», explique Mme Tulu Gümüstekin, présidente du Centre Istanbul à Bruxelles - une initiative destinée à donner à l'une des plus grandes mégapoles euro-péennes une voix dans la capitale de l'Union européenne-. Sponsorisé par la municipalité métropolitaine d'Istanbul (le Grand Istambul) et son maire Kadir Topbas, le centre reflète une prise de conscience croissante en Turquie du fait que le processus d'adhésion est beaucoup trop important pour l'avenir du pays pour être confiné à la seule table des négociations. C'est le succès de telles initiatives, et d'autres plates-formes de la société civile, qui pourrait finalement déterminer le sort de la relation turco-européenne.
C'est un long flirt par intermittence qui a duré quarante-cinq ans. Même si, selon les estimations les plus optimistes, les négociations devraient durer jusqu'en 2015, beaucoup pensent que le moment est venu pour les partenaires de repenser leur engagement et de redéfinir leurs vœux.
(1) L'OSI a M.George Saros comme fon-dateur (1993) et président.
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