De l'amour. Par Cavanna (Charlie Hebdo- 18 juin)
L'article que je commis récemment ici même, concernant la ruée des adolescents et préadolescents vers la consommation massive de liquides fortement alcoolisés, m'a valu un afflux de lettres, mails et autres messages émanant presque tous de très jeunes gens, tant mâles que femelles. Je m'attendais à des protestations, à la dénonciation de méthodes propres au journalisme catastrophiste à sensation. Pas du tout. Toute cette belle jeunesse m'affirme que mais oui, bien sûr, c'est absolument vrai, nous nous réunissons pour nous saouler la gueule bien à fond, surtout le samedi soir, et ce serait tous les soirs si ça ne coûtait pas aussi cher. Ils n'ajoutent pas tous
« ... et on t'emmerde! » mais le cœur y est.
Ces missives m'arrivent d'un peu partout en France. D'où je conclus que l'Hexagone juvénile est imbibé dans sa totalité. En va-t-il de même ailleurs? I'ivrognerie généralisée est-elle en train de noyer l'Europe sous une nappe épaisse de vomi fleurant le pastis et la vodka-orange sur laquelle flottent çà et là les carcasses ivres mortes des enfants dénaturés de parents qui ne méritent pas ça? Le monde occidental tout entier va-t-il rouler sous la table?
Ce sont des questions. Je ne prétends pas avoir les réponses. Je me contente de constater que la moralité publique laisse de plus en plus à désirer, comme disait le garde champêtre au violeur de la bergère.
À propos. Vous êtes tous témoins, comme je le suis moi-même, de ce que nos postes de télé sont bourrés de pères de famille qui commencent très tôt à violer leur petite fille. De plus en plus tôt, je dirais. Et de plus en plus de pères. C'en est lassant. On devrait bien, de temps en temps, nous montrer un père de famille qui n'a PAS - enfin, pas encore - violé son enfant chérie. Mais peut-être, justement, TOUS les pères de famille violent-ils en chœur leurs fillettes, et leur faire voir un type anormal pourrait-il les déstabiliser gravement, comme dirait le garde champêtre de tout à l'heure?
On peut se poser des questions. Allez, on se les pose. Pourquoi un père de famille convaincu par la justice d'avoir fait à sa fille impubère ce qu'il n'aurait dû faire qu'à son épouse n'affirme-t-il pas haut et clair qu'il agissait par amour? Je veux dire par amour avec un grand A, pas l'amour paternel, mais bien celui des poètes, des chansons, de Roméo pour Juliette? I'amour passion, suprême et efficace recours des avocats en cour d'assises? « Il a tué cette femme parce qu'il l'aimait. » Ça marche, vous savez? Ça vous décroche au moins les circonstances atténuantes. Trop de pudeur? Je le comprends. On n'aime pas étaler en public ses affaires de famille.
Bref, on viole beaucoup, on égorge à la chaîne, on enterre dans le jardin ou dans celui du voisin, on invite les amis moyennant une petite participation aux frais ... Vous avez certainement noté qu'au cœur des affaires de viol, suivi ou non d'assassinat, de dépeçage puis de répartition des morceaux, il y a un point commun: le sexe. Notez ce mot.
Certes, l'amour peut exister indépendamment du sexe. J'ai déjà lu quelque chose là-dessus. Ça s'appelle l'amour platonique. Je ne sais pas en quoi Platon est impliqué là-dedans. Ce que je crois savoir, par contre, c'est que l'amour platonique est difficilement compatible avec le viol de petite fille. De petit garçon, c'est autre chose. Vous savez aussi bien que moi comment Platon, Socrate et toute la joyeuse bande entendaient pratiquer la philosophie. De nos jours, Socrate, pour ne citer que lui, serait condamné au maximum de la peine pour pratique active de la pédophilie. À l'époque, on se contenta de le condamner pour avoir étourdiment craché par terre sans prendre garde qu'il y avait une statue de Zeus, père des dieux, derrière le buisson, mais à mort.(1)
Je ne saurais pas dire comment la conversation, autour de la table ronde, en était arrivée là, mais enfin elle y était et ne semblait pas s'y déplaire. Les dames et les demoiselles surtout prenaient à la chose un intérêt que je qualifierai de vif. Le sujet en était tel: quatre-vingt neuf pour cent des femmes ayant pratiqué une expérience amoureuse conduite jusqu'à sa conclusion physiologique classique se plaignent amèrement et avec des cris qui fendent le cœur des plus aguerris de n'avoir pas ressenti le plaisir - si haut vanté par les connaisseurs - qu'elles s'estimaient en droit de ressentir. Ne parlons pas des violées, l'effet de surprise faussant ou masquant toute autre sensation. Il n'y avait d'ailleurs pas de violées dans l'assistance, ou s'il y en avait elles faisaient semblant de rien. Pas de violeurs non plus, quoi-qu'on put remarquer, en observant attentivement, certaines faces assez hypocrites ... Passons. Il fut amplement cogité, argumenté, conclu. Le verdict tomba.
Le verdict, dis-je, tomba. Il fut tel: les déçues de l'amour sont des victimes de l'égoïsme masculin. Ni plus ni moins. Tout au moins les hétérosexuelles. Les autres présentent un cas particulier dont il fut décidé qu'on l'examinerait au cours d'une toute prochaine séance, avec projection de diapos - Oh oui! Oh oui! -et interrogation écrite à la fin.
Avoir identifié la cause est une belle chose. Ce n'est cependant qu'une partie du travail. Il nous faut maintenant expliquer son fonctionnement. Voici donc. Je vous préviens, c'est très cochon. Pardon? Oui, tu as raison, c'est de la science. La science sanctifie tout. Alors, bon, l'homme et la femme abordent, ensemble et l'un dans l'autre, l'étape ultime de leur mutuelle passion. La femme attend, confiante, le haut plaisir prévu au menu. Là, il se produit quelque chose. Il se produit que l'homme, être essentiellement sensible à la poésie de l'instant, à son inouï, à son sublime, oublie les contingences pour n'être plus qu'idéal. Il ferme les yeux afin de mieux voir, en lui, les yeux de la bien-aimée, tellement plus belle, là, que ce qu'il tient entre ses bras. Et c'est avec cette femme toute céleste qu'il monte au ciel, dans un long cri d'extase. Arrivé là, il ne reste plus qu'à redescendre, ce qu'il fait. Il est comblé, il ne prend même pas garde à la créature inassouvie qu'il a laissée en bas. Il allume une cigarette, se rappelle que c'est désormais incivique, l'éteint et attaque le sandwich pâté-cornichons qu'il avait préparé sur la table de nuit pour la circonstance. Et puis s'endort. Peut-être aura-t-il pris le loisir de donner une tape affectueuse au derrière de la dame. Dans ce cas, nous avons vraiment affaire à un gentleman.
Voilà ce que c'est que l'égoïsme masculin.
Il est le fruit d'un excès d'amour, c'est sa seule excuse.
Une rapide enquête révéla que les onze pour cent de femmes satisfaites de l'amour se trouvaient toutes assises autour de la table ronde ce jour-là. Il y a de ces coïncidences qui vous consolent de la vacherie de la vie.
(1) En 1963 on ne condamnait toujours pas la pédophilie. Après 28 jours de prison, Charles Trenet est ressorti libre après que le tribunal ait prononcé un non lieu. Seulement, un non lieu ne veut pas dire innocent mais absence ou insuffisance de preuve. Cette même année j'allais au patronage, et pendant les séances de ciné, les potes et moi on se faisait caresser les cuisses par un gros cureton adipeux. Qu'est-ce que ça aurait fait si en ayant conscience que ce gros dégueulasse faisait des choses pas bien, on l'avait dénoncé? On se serait pris des baffes!
Il serait intéressant d'avoir aujourd'hui les témoignages des mômes qui (au conditionnel bien sûr), ce seraient retrouvés entre les pattes du chanteur fou, oui mais voilà, on ne touche pas à MÔSSIEUR TRENET. N'est-ce pas monsieur Cabu?
(croco)
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